Traçabilité en Afrique : une urgence économique, sanitaire et environnementale pour construire une économie de confiance

La traçabilité n’est plus un sujet technique réservé aux douanes, aux laboratoires ou aux logisticiens. En Afrique, elle devient un levier direct de protection des citoyens, de compétitivité des entreprises et de souveraineté économique. Dans un contexte où l’informel pèse lourd et où les chaînes d’approvisionnement sont parfois vulnérables, la capacité à identifier, authentifier et suivre les produits change la donne : elle restaure la confiance, assainit les marchés et sécurise les recettes publiques.

L’enjeu se mesure à l’échelle des pertes et des impacts humains : fraudes alimentaires coûteuses, faux médicaments mortels, carburants volés ou falsifiés, et flux financiers illicites qui amputent la création de valeur locale. Bonne nouvelle : lorsqu’elle s’appuie sur des cadres juridiques solides, des outils de marquage sécurisés (sicpa) et une administration modernisée, la traçabilité produit des résultats tangibles, déjà observés dans plusieurs pays africains.


Pourquoi la traçabilité est devenue un impératif : l’ampleur des fraudes en chiffres

La fraude prospère là où l’origine, la conformité et le parcours d’un produit sont difficiles à prouver. Résultat : les États perdent des recettes, les entreprises perdent des parts de marché, et les consommateurs perdent la confiance. Sur le continent africain, le sujet est particulièrement critique car il touche des secteurs essentiels : se nourrir, se soigner, se déplacer, produire.

Des pertes économiques et fiscales qui freinent la croissance

Plusieurs indicateurs illustrent la pression exercée sur les économies africaines :

  • Industrie alimentaire: à l’échelle mondiale, la fraude prive ce secteur de 30 à 40 milliards de dollars par an.
  • Carburants: chaque année, 133 milliards de dollars de carburants seraient volés, falsifiés ou escroqués sur un marché mondial estimé à 7 trillions de dollars.
  • Flux financiers illicites: selon la Cnuced (2015), ils grèvent le PIB du continent d’au moins 16 %, ce qui réduit la capacité à financer les services publics et les investissements.

Ces montants ne sont pas seulement des pertes comptables : ils se traduisent par moins de routes entretenues, moins de laboratoires équipés, moins de contrôles sur les produits sensibles, et une concurrence déloyale qui décourage l’investissement productif.

Une urgence sanitaire : les faux médicaments et leurs conséquences humaines

La santé est l’un des domaines où la traçabilité peut sauver des vies, car elle permet de vérifier l’authenticité d’un produit et de sécuriser les circuits de distribution.

  • Selon des données citées à partir de l’Organisation mondiale de la santé, 42 % des faux médicaments signalés à l’OMS entre 2013 et 2017 provenaient d’Afrique.
  • La fraude aux médicaments est estimée à environ 200 milliards de dollars par an et serait associée à près de 200 000 décès d’enfants chaque année, liés à la prise de médicaments falsifiés ou de qualité inférieure (par exemple antibiotiques, antipaludéens, vaccins).

La promesse de la traçabilité est claire : rendre la falsification plus difficile, accélérer les contrôles, et permettre aux autorités comme aux acteurs de la santé de réagir plus vite lorsqu’un risque est détecté.

Un enjeu environnemental : qualité, origine et conformité

La fraude n’abîme pas seulement l’économie, elle fragilise aussi l’environnement. Car des filières opaques rendent plus faciles :

  • la circulation de produits frelatés (par exemple carburants coupés avec des solvants),
  • la dissimulation d’impacts environnementaux,
  • la mise sur le marché de matériaux ou dispositifs de qualité inférieure, notamment dans les chaînes de valeur liées à l’énergie.

En améliorant la vérifiabilité des produits, la traçabilité soutient des chaînes d’approvisionnement plus propres, plus responsables et plus crédibles.


Ce que la traçabilité change concrètement : de la suspicion à la confiance

Parler de traçabilité, ce n’est pas seulement parler d’étiquettes ou de technologies. C’est parler d’un basculement : passer d’un marché où l’acheteur doit se méfier, à une économie où l’on peut prouver, vérifier et auditer.

Les bénéfices pour les États : recettes, conformité et efficacité

Lorsqu’un État met en place des dispositifs de traçabilité sur des produits sensibles (souvent soumis à accises), il peut :

  • augmenter les recettes fiscales en réduisant la sous-déclaration et la contrebande,
  • améliorer la conformité en rendant le contrôle plus systématique et moins dépendant d’inspections ponctuelles,
  • moderniser l’administration grâce à des données opérationnelles exploitables (contrôle, audit, ciblage des risques),
  • réduire l’économie informelle en rendant la formalisation plus attractive et plus simple à piloter.

Les gains potentiels ne sont pas théoriques : des pays ont déjà enregistré des hausses importantes de recettes fiscales après la mise en œuvre de dispositifs d’authentification et de traçabilité sécurisées.

Les bénéfices pour les entreprises : marque protégée, marché assaini, croissance durable

Du point de vue des entreprises, la traçabilité est un investissement qui peut :

  • protéger la marque face à la contrefaçon et au commerce illicite,
  • réduire la concurrence déloyale en favorisant des règles du jeu plus équitables,
  • améliorer l’accès aux marchés où la conformité et la preuve d’origine deviennent des critères commerciaux,
  • renforcer la relation client grâce à une preuve d’authenticité, simple à vérifier et rassurante.

En clair, la traçabilité transforme le coût de la fraude (pertes, retours, litiges, réputation) en avantage concurrentiel (confiance, qualité, transparence).

Les bénéfices pour les citoyens : sécurité, qualité et transparence

Le consommateur est souvent le premier exposé : un médicament inefficace, un aliment altéré, un carburant frelaté. La traçabilité renforce :

  • la sécurité sanitaire,
  • la qualité des produits,
  • la transparence sur l’origine et les circuits de distribution.

C’est aussi un signal : l’État et les opérateurs économiques investissent dans un marché plus sûr, où l’intégrité est valorisée.


Les trois piliers d’une stratégie de traçabilité efficace en Afrique

La traçabilité est performante quand elle combine trois dimensions : un cadre, des outils, et une capacité administrative réelle. L’un sans l’autre limite fortement l’impact.

1) Des cadres juridiques et fiscaux qui renforcent la souveraineté

Pour construire une économie de confiance, les États doivent pouvoir taxer et réguler là où la valeur est créée, tout en coopérant à l’international pour limiter l’évasion et les asymétries d’information.

Adhérer aux dynamiques BEPS

Le plan BEPS (Base Erosion and Profit Shifting), initié en 2015, vise à limiter l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices. L’intérêt pour les pays est multiple :

  • affirmer une volonté politique de lutter contre l’optimisation agressive,
  • renforcer la législation fiscale en s’appuyant sur des standards et retours d’expérience,
  • améliorer les compétences et processus des administrations via le partage de bonnes pratiques.

Se rapprocher des standards CRS

La norme CRS (Common Reporting Standard) repose sur l’échange automatique d’informations concernant des clients non-résidents entre institutions financières et administrations compétentes. Son objectif : réduire l’opacité et améliorer la transparence fiscale.

L’impact attendu est simple : mieux connaître les bases imposables, limiter la dissimulation d’avoirs, et renforcer l’équité entre acteurs économiques.

2) Des systèmes d’identification, d’authentification et de marquage sécurisés

Le cœur opérationnel de la traçabilité, c’est la capacité à associer à chaque produit une information vérifiable, difficile à falsifier, et utilisable à grande échelle. Les approches les plus efficaces combinent généralement :

  • identification unique (un identifiant par unité ou lot),
  • authentification (prouver qu’un produit est légitime),
  • traçabilité (suivre les étapes clés : production, importation, distribution).

Ces systèmes sont particulièrement pertinents pour les produits à risques et à forte fiscalité (par exemple tabac, alcool, boissons, médicaments, cosmétiques, carburants), car ils concentrent souvent une partie importante de la fraude.

3) La modernisation des administrations : données, contrôle et service

La traçabilité n’est pas seulement un dispositif de contrôle, c’est aussi une opportunité de modernisation. En exploitant des données fiables, l’administration peut :

  • mieux cibler les contrôles (approche par le risque),
  • réduire les frictions pour les opérateurs conformes,
  • améliorer la coordination entre services (douanes, fisc, santé, commerce),
  • accroître l’efficacité et la redevabilité.

Cette logique profite à tout l’écosystème : moins d’arbitraire, plus de transparence, et des règles mieux appliquées.


Des résultats déjà observés : recettes accrues et opérateurs mieux recensés

L’un des arguments les plus convaincants en faveur de la traçabilité est que des programmes concrets ont déjà montré des effets mesurables : hausse des recettes et meilleur recensement des opérateurs. Dans plusieurs pays, des dispositifs d’authentification et de traçabilité ont été associés à des améliorations significatives.

IndicateurPaysRésultat observé
Accroissement des recettes fiscalesKenya+45 %
Accroissement des recettes fiscalesOuganda+40 %
Accroissement des recettes fiscalesTanzanie+128 %
Augmentation du nombre d’opérateurs recensésTogo+90 %
Augmentation du nombre d’opérateurs recensésMaroc+20 %
Augmentation du nombre d’opérateurs recensésOuganda+262 %

Ces chiffres illustrent un point essentiel : la traçabilité n’est pas seulement défensive (lutter contre la fraude), elle est aussi productive (élargir l’assiette, formaliser, améliorer la conformité), donc favorable à l’investissement public et privé.


Où la traçabilité crée le plus de valeur : trois secteurs clés

Alimentation : protéger la qualité, soutenir les producteurs, rassurer les marchés

Les fraudes alimentaires peuvent prendre plusieurs formes : contrefaçon, dilution, substitution, mauvais étiquetage. La traçabilité permet de :

  • sécuriser la chaîne d’approvisionnement,
  • protéger l’origine et la qualité (et donc la valeur),
  • mieux gérer les alertes et retraits si un problème est détecté.

Pour les filières locales, l’enjeu est aussi une opportunité : prouver la qualité et la provenance peut renforcer la préférence pour les produits conformes et mieux valoriser la production.

Santé : sécuriser la distribution et lutter contre la falsification

La circulation de faux médicaments est une menace directe pour la santé publique. Avec des mécanismes d’authentification et de suivi, il devient possible de :

  • renforcer la sécurité des chaînes de distribution,
  • réduire la pénétration de produits falsifiés,
  • accroître la confiance des patients et des professionnels.

Dans un secteur où la confiance est non négociable, la traçabilité constitue une infrastructure invisible, mais décisive.

Énergie : assainir le marché des carburants et limiter les pertes

Le marché des carburants concentre des risques élevés : contrebande, vols, frelatage, détournement de carburant subventionné, sous-déclaration. La traçabilité et le marquage sécurisé peuvent :

  • rendre la fraude plus détectable,
  • améliorer la perception des taxes,
  • protéger la qualité des carburants (et donc les moteurs, les infrastructures, et la sécurité).

En pratique, cela aide aussi à réduire le financement de réseaux criminels et à rétablir des conditions de marché plus saines.


Comment lancer un programme de traçabilité qui réussit : une feuille de route pragmatique

Pour transformer l’ambition en résultats, une approche structurée est un accélérateur. Voici une démarche pragmatique, orientée impact.

  1. Prioriser les produits et secteurs: cibler d’abord les filières à forte fraude et fort impact (santé, carburants, produits à accises).
  2. Définir le cadre réglementaire: obligations de marquage, contrôles, sanctions, gouvernance des données.
  3. Choisir des solutions d’authentification et de traçabilité: privilégier la robustesse, l’auditabilité, et l’industrialisation à grande échelle.
  4. Moderniser les processus administratifs: formation, outils, interconnexion, approche par le risque.
  5. Impliquer les opérateurs économiques: accompagnement, calendrier réaliste, pédagogie, mécanismes de conformité.
  6. Mesurer et piloter: indicateurs (recettes, conformité, contrôles, parts du marché illicite), amélioration continue.

Cette logique permet d’obtenir rapidement des gains visibles, ce qui renforce l’adhésion et facilite l’extension à d’autres filières.


Vers une “économie de confiance” : un avantage stratégique pour l’Afrique

La traçabilité est un investissement dans la crédibilité. Elle contribue à construire une économie où les transactions, les produits et les données sont plus vérifiables, donc plus fiables. Cela bénéficie :

  • aux États (mobilisation de recettes, souveraineté, efficacité),
  • aux entreprises (protection, compétitivité, accès au marché),
  • aux citoyens (qualité, sécurité, transparence).

Dans un monde où les chaînes de valeur sont scrutées, où la conformité devient un standard et où la réputation d’un marché compte autant que ses ressources, la traçabilité offre un message puissant : l’Afrique peut réduire les zones grises, sécuriser les filières et accélérer la création de valeur locale.

En s’appuyant sur des cadres internationaux (comme BEPS et CRS), des systèmes de marquage et d’authentification sécurisés, et une administration modernisée, le continent dispose d’un chemin clair pour transformer une urgence en opportunité : celle d’une économie de confiance, plus sûre, plus attractive et plus durable.


Quand l’origine et l’authenticité se prouvent facilement, la confiance devient un avantage compétitif : pour l’État, pour les entreprises et pour chaque citoyen.

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