Longtemps cantonné à un rôle marginal sur la scène internationale, l’art contemporain africain s’impose aujourd’hui comme l’un des marchés les plus dynamiques du monde. Foires spécialisées, montée en puissance des collectionneurs africains, intérêt croissant des grandes galeries : tous les signaux convergent. À cela s’ajoute un rôle stratégique pour les États du continent, pour qui la culture devient un véritable levier de soft power et de développement économique.
Un marché en plein décollage : de la marge au centre
Au début du XXIe siècle, l’art contemporain africain restait peu visible dans les grandes places du marché de l’art. En quelques années, la situation s’est radicalement transformée : des événements dédiés au continent occupent désormais une place centrale dans les calendriers internationaux.
Plusieurs foires et rendez-vous structurent aujourd’hui ce paysage en pleine effervescence :
- 1-54 à Londres, New York et Marrakech, première foire internationale entièrement consacrée à l’art contemporain d’Afrique et de sa diaspora.
- AKAA (Also Known As Africa) à Paris, qui met en avant une nouvelle génération de créateurs africains et afro-descendants.
- FNB Art Joburg à Johannesburg, vitrine majeure du marché de l’Afrique australe.
- Art X à Lagos, plateforme clé pour l’Afrique de l’Ouest anglophone.
- RMB Latitudes à Johannesburg, qui a récemment transformé la ville, le temps d’un week-end, en capitale de l’art contemporain africain.
Ces rendez-vous attirent collectionneurs, curateurs, musées, grandes galeries et investisseurs du monde entier. Ils jouent un double rôle : ils donnent une visibilité internationale aux artistes africains tout en structurant un marché local en pleine montée en puissance.
Des fondamentaux économiques favorables à long terme
Si l’engouement pour l’art contemporain africain tient à sa richesse esthétique et à sa force narrative, il s’appuie aussi sur des tendances économiques lourdes. Plusieurs facteurs créent un environnement particulièrement porteur :
- Baisse du taux de pauvreté en Afrique subsaharienne: la proportion de personnes en situation de pauvreté recule, même si les défis restent considérables. Cette évolution ouvre la voie à l’émergence d’une classe moyenne et aisée plus nombreuse.
- Hausse rapide de la dépense des ménages: selon un rapport du think tank américain Brookings Institution, la dépense totale des ménages africains pourrait atteindre environ 2 065 milliards de dollars en 2025, contre 1 420 milliards de dollars en 2015.
- Émergence d’une clientèle locale: cette croissance alimente un vivier d’acheteurs potentiels sur le continent, capables de soutenir durablement leurs scènes nationales et régionales.
Comme le souligne l’homme d’affaires et collectionneur Sidi Mohamed Kagnassi, ce contexte crée un terreau favorable à la fois pour l’essor des artistes africains et pour la structuration d’un marché porté par des capitaux locaux, et pas uniquement par des acheteurs internationaux.
Une sous-cotation qui ouvre une fenêtre d’opportunité
Malgré cette dynamique, de nombreux artistes africains restent encore sous-côtés par rapport à leurs pairs d’autres régions, à qualité et à notoriété comparables. Ce décalage se traduit par :
- des prix de vente encore accessibles sur le marché primaire (galeries, ateliers, foires) ;
- des estimations prudentes mais en progression sur le marché secondaire (ventes aux enchères) ;
- une marge de progression importante à mesure que la demande se renforce.
Pour un investisseur ou un collectionneur, cela signifie une fenêtre d’entrée particulièrement intéressante: s’engager dès maintenant, en connaissance de cause, peut permettre d’accompagner des trajectoires artistiques appelées à prendre de l’ampleur, aussi bien symbolique que financière.
Comment investir de façon responsable et stratégique ?
Se positionner sur l’art contemporain africain ne se résume pas à une logique spéculative. Les meilleures démarches allient conviction esthétique, compréhension des enjeux culturels et vision de long terme. Quelques repères utiles :
- Privilégier le long terme: en art, la création de valeur se construit sur plusieurs années, voire décennies. L’objectif principal devrait être la qualité des œuvres et la solidité du parcours des artistes.
- S’appuyer sur des professionnels: galeries sérieuses, commissaires d’exposition, conseillers en art et maisons de vente aident à évaluer les œuvres, vérifier la provenance et comprendre le marché.
- Suivre les foires et biennales africaines: c’est souvent là que l’on repère les artistes émergents, qu’on découvre les scènes locales et qu’on mesure l’évolution des prix.
- Investir aussi dans l’écosystème: soutenir des résidences, des centres d’art, des espaces indépendants ou des programmes éducatifs contribue à renforcer l’ensemble de la chaîne de valeur, et donc la solidité du marché à long terme.
Dans cette logique, l’investissement dans l’art contemporain africain devient à la fois une stratégie patrimoniale, un acte de soutien aux créateurs et un engagement en faveur de la vitalité culturelle du continent.
L’art contemporain africain, nouvel instrument de soft power
Au-delà des chiffres, l’art contemporain africain joue un rôle stratégique de plus en plus clair pour les gouvernements. Il s’impose comme un instrument de soft power, c’est-à-dire un moyen d’influence fondé sur l’attrait, la culture et l’image plutôt que sur la contrainte.
Plusieurs voix, comme celle de la fondatrice de la foire 1-54, Touria El Glaoui, soulignent que le soft power africain est encore largement sous-estimé, alors même qu’il est intimement lié à la culture. En soutenant l’art contemporain, les États africains :
- redéfinissent le récit sur leurs pays, au-delà des clichés liés à l’histoire coloniale ou aux difficultés économiques ;
- mettent en avant innovation, créativité, mémoire et patrimoine ;
- renforcent leur visibilité sur la scène internationale, non plus seulement comme territoires de ressources, mais comme puissances culturelles.
Pour Sidi Mohamed Kagnassi, l’art contemporain africain a ainsi le potentiel de devenir un véritable instrument de soft power au service des pays du continent, de leur diplomatie et de leur attractivité globale.
Dak’Art : la biennale qui fait rayonner le Sénégal
La Biennale de Dakar, souvent appelée Dak’Art, est l’un des exemples les plus emblématiques de cette stratégie culturelle. Cette grande exposition internationale d’art contemporain consacre les artistes africains et de la diaspora, en leur offrant une plateforme pour partager leurs visions, leurs questionnements et leurs expériences.
Ses effets sont multiples :
- elle attire à Dakar amateurs d’art, collectionneurs, curateurs et professionnels venus du continent et d’ailleurs ;
- elle renforce le statut du Sénégal comme capitale culturelle régionale ;
- elle stimule l’économie locale (hôtellerie, restauration, transports, services culturels) pendant toute la durée de la biennale ;
- elle favorise le dialogue entre scènes africaines et institutions internationales.
Avec Dak’Art, le Sénégal illustre comment un événement artistique bien structuré peut devenir un véritable outil de diplomatie culturelle et de développement local.
Korhogo : la culture au cœur du développement ivoirien
En Côte d’Ivoire, la Semaine des arts et de la culture de Korhogo, dans le nord du pays, symbolise l’intégration croissante de la culture dans les politiques publiques. L’édition récente de cet événement a suscité une forte mobilisation, tant du public que des autorités.
La présence de membres du gouvernement, notamment du ministre de la Communication et de l’Économie numérique et de la ministre de la Culture et de la Francophonie, illustre l’importance accordée à la création artistique dans le Plan National de Développement 2021-2025. La culture y est identifiée comme un secteur à forte croissance, capable de :
- valoriser le patrimoine matériel et immatériel ;
- renforcer la cohésion sociale autour d’un imaginaire commun ;
- générer des emplois et des revenus locaux ;
- améliorer l’image du pays à l’échelle régionale et internationale.
La Semaine de Korhogo illustre comment un événement culturel peut servir à la fois d’outil de soft power interne (consolidation identitaire) et externe (attractivité du pays), tout en contribuant à une économie plus diversifiée.
Bénin : restitution, mémoire et tourisme culturel
Le Bénin est un autre cas emblématique d’une politique culturelle pensée comme levier de développement et de rayonnement international. La restitution, par la France, de vingt-six objets royaux pillés en 1892 a donné lieu à une grande exposition à Cotonou, qui a attiré en quelques mois plusieurs milliers de visiteurs.
Au-delà de cet événement, les autorités béninoises, sous l’impulsion du président Patrice Talon, voient la culture comme un axe central de leur stratégie de développement. Le pays mise en particulier sur le tourisme mémoriel, inscrit parmi les priorités nationales, avec une ambition claire : faire du Bénin une terre de connaissance et de mémoire pour les diasporas afro-brésiliennes, afro-américaines et européennes.
Cette orientation produit plusieurs effets positifs :
- une réappropriation de l’histoire et du patrimoine, par les populations locales comme par la diaspora ;
- une montée en gamme de l’offre muséale, des parcours touristiques et des infrastructures d’accueil ;
- une visibilité accrue du Bénin dans le débat international sur les restitutions et la mémoire coloniale ;
- la création d’opportunités économiques pour les acteurs culturels et les territoires concernés.
En articulant mémoire, création contemporaine et diplomatie culturelle, le Bénin montre comment l’art peut devenir un pilier stratégique du soft power et du développement durable.
Un alignement d’intérêts : artistes, investisseurs et États gagnants
La force du moment que connaît l’art contemporain africain tient à l’alignement inédit de plusieurs dynamiques :
- Les artistes gagnent en visibilité, en moyens de production et en reconnaissance internationale.
- Les collectionneurs et investisseurs bénéficient d’un marché encore accessible, mais en nette progression, avec une sous-cotation qui laisse entrevoir une vraie marge de croissance.
- Les États et les villes utilisent la culture comme levier de soft power, de cohésion sociale, de diplomatie et de diversification économique.
Cette convergence crée un cercle vertueux : plus les États soutiennent les scènes artistiques, plus celles-ci se développent, attirent des capitaux et renforcent à leur tour le rayonnement du pays.
Comment se positionner dès maintenant sur cette dynamique ?
Pour celles et ceux qui souhaitent participer à cette transformation – en tant qu’investisseurs, collectionneurs, entreprises ou institutions – plusieurs pistes d’action concrètes se dessinent.
1. Se former et se laisser guider par la qualité
- Visiter régulièrement foires, biennales et expositions dédiées à l’art africain contemporain.
- Suivre le travail de commissaires reconnus, de galeries spécialisées et d’institutions engagées sur ces scènes.
- Développer son œil en privilégiant la cohérence artistique, la profondeur du propos et la singularité de la démarche plutôt que la recherche de « noms » à la mode.
2. Construire une collection cohérente et engagée
- Définir une ligne directrice (thématique, géographique, générationnelle ou médium spécifique).
- Miser sur un équilibre entre artistes émergents, mid-career et signatures confirmées.
- Documenter chaque acquisition (provenance, certificats, catalogues d’expositions) pour sécuriser et valoriser la collection.
3. Soutenir l’écosystème plutôt que des œuvres isolées
- Participer au financement de résidences artistiques, de centres d’art ou de programmes éducatifs.
- Nouer des partenariats entre entreprises et institutions culturelles africaines.
- Accompagner des projets qui créent de la valeur sur le long terme pour les artistes et les communautés locales.
4. Intégrer la culture dans les stratégies de marque et de territoire
Pour les entreprises et les décideurs publics, l’art contemporain africain est un formidable outil de positionnement :
- Communication de marque: associer son image à des artistes, des expositions ou des commandes publiques permet de véhiculer créativité, modernité et ancrage local.
- Attractivité des villes et pays: événements, parcours d’art public et institutions muséales créent des expériences mémorables pour les habitants, touristes et investisseurs.
- Diplomatie culturelle: expositions itinérantes, saisons culturelles croisées et collaborations internationales renforcent la présence des pays africains sur la scène mondiale.
Perspectives : un futur à construire, maintenant
Le marché de l’art contemporain africain se trouve à un moment charnière. D’un côté, les chiffres de la croissance, la hausse de la dépense des ménages et la baisse relative de la pauvreté en Afrique subsaharienne annoncent l’émergence d’une nouvelle génération de collectionneurs africains. De l’autre, la sous-cotation d’une grande partie des artistes du continent laisse entrevoir une importante marge de progression, tant artistique qu’économique.
Parallèlement, les exemples de Dakar, Korhogo et Cotonou montrent à quel point l’art peut devenir un instrument puissant de soft power, de réappropriation du récit national, de développement du tourisme et de diplomatie culturelle. De plus en plus de gouvernements intègrent la culture dans leurs plans de développement, conscients qu’il s’agit d’un investissement stratégique, et non d’un simple poste de dépense symbolique.
Pour les artistes, les décideurs et les investisseurs prêts à s’engager de manière réfléchie, responsable et ambitieuse, l’art contemporain africain offre aujourd’hui une opportunité rare : participer à l’essor d’un marché en pleine expansion, tout en contribuant à écrire un nouveau récit pour le continent, fondé sur la créativité, la mémoire et la projection vers l’avenir.
C’est maintenant que se construit ce futur.